20 August 2026
Parler du suicide est une démarche, encore aujourd’hui, délicate. Pourtant, sa prévention repose notamment sur la capacité à identifier les signes de souffrance psychique, à comprendre les facteurs susceptibles d’y contribuer et à savoir comment réagir lorsqu’une personne semble en grande détresse.
Les suicides et les tentatives de suicide sur le lieu de travail constituent un phénomène relativement récent et apparus de manière plus visible à partir des années 1990, comme le souligne Isabelle Gernet, psychologue clinicienne et maîtresse de conférences en psychologie clinique (2024). Dans ses travaux, elle aborde le suicide comme « le retournement de la violence contre soi qui conduit au décès » (Gernet, 2024).
Dans une perspective plus large, Fabrice Jollant, psychiatre et chercheur spécialisé dans la prévention et la compréhension des conduites suicidaires, aborde ces dernières comme l’ensemble des actes réalisés par une personne contre elle-même avec une certaine intention de mourir (2023). Selon l’issue de l’acte, il convient de distinguer le suicide abouti, lorsque la personne décède des suites de son geste, de la tentative de suicide, lorsque celui-ci n’entraîne pas le décès, indépendamment des conséquences physiques qui peuvent en résulter.
Cette distinction rappelle que la prévention du suicide ne se limite pas au passage à l’acte. Elle englobe également l’identification des différentes manifestations des conduites suicidaires et à la prise en compte des situations de détresse psychologique qui peuvent les précéder.
Organisée par l’Association internationale pour la prévention du suicide (IASP) en collaboration avec l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), cette journée vise à sensibiliser le public à la prévention du suicide et à promouvoir les actions permettant de contribuer à sauver des vies.
Cette initiative constitue également une occasion de porter un regard attentif sur une réalité qui concerne également le monde du travail. Les conduites suicidaires peuvent toucher tout un chacun et confronter les proches, les collègues, les responsables hiérarchiques ainsi que les acteurs du bien-être au travail à des situations particulièrement éprouvantes et parfois difficiles à appréhender.
Dans ce contexte, cette article a pour objectif de (vous) proposer des repères concrets afin de mieux comprendre ce type de conduites, d’en identifier les signes et de savoir comment réagir. Ainsi, mieux informés et mieux outillés, chacun peut contribuer à créer un environnement plus attentif et soutenant.
Les données belges les plus récentes reprises dans notre réflexion proviennent de 2022[1].
Des différences régionales existent d’ailleurs avec un taux de mortalité par suicide pour 100 000 habitants de 16.6 décès en Wallonie, de 15.1 en Flandre et de 12.7 dans la région de . Bruxelles-Capitale.
Avec 15,4 décès pour 100 000 habitants, la Belgique se situait cette année-là, au-dessus de la moyenne de l’Union européenne, qui était de 10,6 décès.
Les statistiques de 2022 montrent également une différence importante entre les hommes et les femmes avec un taux de mortalité par suicide atteignait de 22 décès chez les hommes, et de 9,4 chez les femmes.
En tant que Service Externe pour la Prévention et la Protection au Travail (SEPP), notre expérience de terrain nous rappelle chaque jour que derrière ces statistiques se trouvent avant tout des personnes, des parcours de vie et des situations concrètes.
Nous rencontrons et nous accompagnons des travailleurs, des équipes et des employeurs confrontés à des situations parfois particulièrement délicates : un collaborateur en souffrance, un changement de comportement inquiétant, des signes de mal-être persistants, une parole préoccupante ou encore une situation et tout ce qui nécessite une réaction adaptée.
Le monde du travail peut jouer un rôle dans le repérage précoce de la souffrance psychique. Responsables, collègues, syndicalistes, personnes de confiance, conseillers en prévention, médecins du travail, chacun peut contribuer à son niveau à cette démarche préventive. L’objectif n’est pas de devenir un spécialiste du suicide mais de savoir repérer les signaux, d’offrir une écoute adaptée, d’orienter et de solliciter de l’aide lorsque cela s’avère nécessaire.
En 2025, nous avions déjà consacré un article à la prévention du suicide en rappelant que le lieu de travail peut constituer un levier essentiel de prévention. Ainsi, un environnement bienveillant, une culture de l’écoute ainsi que le soutien des collègues et de la hiérarchie sont autant de facteurs susceptibles de contribuer à la prévention des situations de détresse[2].
Être confronté à une situation de détresse suicidaire peut susciter de nombreuses interrogations et s’avérer particulièrement déstabilisant. Dans ces circonstances, disposer de repères clairs et d’outils concrets peut aider à mieux comprendre la situation et à adopter une réaction appropriée.
Nous collaborons étroitement avec des institutions spécialisées dans cette thématique. Ce partenariat permet à nos conseillers en prévention de renforcer et d’actualiser leurs connaissances, de développer leurs compétences et de s’appuyer sur des outils, afin de mieux accompagner les organisations et les travailleurs confrontés à ces réalités ?
Parce que la prévention du suicide demande avant tout de pouvoir agir ensemble et promouvoir un environnement de travail plus attentif, plus soutenant et plus protecteur.
Repérer les signaux de détresse, oser en parler, écouter sans jugement et orienter vers les ressources adaptées sont déjà quelques principes constituant des repères importants lorsqu’une situation nous inquiète. Ils ne signifient pas que nous devons avoir toutes les réponses. Au contraire : reconnaître les limites de son rôle et savoir à quel moment et à qui demander de l’aide font également partie de la prévention.
Pour vous accompagner face à ces situations complexes voici cinq points reprenant les interrogations essentielles à considérer lorsqu’une situation de détresse apparaît, tant pour les travailleurs que pour les organisations :
Certains changements de comportement peuvent attirer votre attention : repli sur soi, isolement, rupture de contact avec les proches, troubles du sommeil, changement marqué de comportement ou comportements inhabituels observés.
Ces signes ne signifient pas nécessairement et systématiquement qu’une personne est suicidaire. Ils témoignent, à tout le moins, d’une souffrance méritant d’être entendue.
Certains éléments doivent davantage vous interpeller quant au risque de passage à l’acte : des propos comme « je serais mieux mort » ou « ça ne vaut plus la peine de continuer à vivre », des allusions au suicide (« j’aurais plus vite fait de me pendre »), une fascination inhabituelle pour la mort (« ce serait tellement bien de ne plus être là »), des comportements dangereux ou encore des signes de préparation à un départ.[3]
Ce qu’il importe de garder en tête, c’est qu’un changement qui nous inquiète est déjà une raison suffisante pour oser aller vers la personne.
La première chose est de ne pas faire comme si rien n’avait été dit.
Il est possible d’aborder directement le sujet, avec des mots simples tels que :
« Tu me dis que tu n’en peux plus. Est-ce que tu penses au suicide ? »
Nommer clairement le suicide ne donne pas l’idée à la personne. Au contraire, cela permet de vérifier que vous parlez bien de la même chose et peut lui permettre de mettre des mots sur ce qu’elle traverse.
Si la personne vous répond « oui », vous pouvez poursuivre avec des questions ouvertes et chercher à comprendre ce qu’elle vit.
L’objectif n’est pas de mener un interrogatoire ni de trouver immédiatement une solution. Il s’agit avant tout de prendre la température, d’écouter, de prendre la souffrance au sérieux, de la reconnaître et de maintenir le dialogue.
Toutes les situations suicidaires ne présentent pas le même degré d’urgence.
Un premier repère consiste notamment à se poser quelques questions :
La personne a-t-elle des idées suicidaires ? Envisage-t-elle la réalisation d’un scénario concret ? Précise-t-elle le moyen qu’elle utiliserait dans son scénario ? A-t-elle exprimé une intention de passer à l’acte ? A-t-elle précisé un délai – plus ou moins précis – pour passer à l’acter ?
De manière générale, trois niveaux d’urgence existent :
Ces repères ne remplacent bien sûr pas l’évaluation d’un professionnel alors en cas de doute ou de danger imminent, il est essentiel de solliciter une aide spécialisée ou les services d’urgences.
L’attitude que vous adoptez compte beaucoup.
Créer un climat de confiance, écouter sans jugement, poser des questions ouvertes et permettre à la personne d’exprimer ce qu’elle vit, sont des premières étapes importantes.
Vous pouvez également l’aider à identifier ses ressources : un proche, un membre de la famille, un ami, un professionnel ou un service spécialisé. Cet élément permet de mettre en évidence qu’elle n’est pas seule.
Il est important de ne pas chercher à tout résoudre soi-même. Accompagner, c’est aussi savoir passer le relais.
L’orienter vers un professionnel ne signifie pas que vous abandonnez la personne. Au contraire, vous pouvez l’aider concrètement à effectuer ce premier pas, par exemple en recherchant avec elle le service approprié et en restant auprès d’elle pour passer l’appel.
Il est fondamental qu’une organisation n’attende pas la survenue d’une crise pour réfléchir à la manière dont elle souhaite agir. Des repères communs peuvent être définis à l’avance : les personnes à contacter, les documents et procédures de référence, les ressources pouvant être mobilisées, le rôle de chacun ainsi que la manière de soutenir le(s) travailleur(s) concerné(s).
Cette préparation est particulièrement importante lorsqu’un événement lié au suicide survient dans l’organisation, qu’il s’agisse d’une tentative de suicide ou d’un suicide.
Dans ce type de situation, une communication rapide, réfléchie et encadrée peut contribuer à éviter l’isolement et à permettre à l’équipe de bénéficier du soutien nécessaire.
Les conseillers et conseillères en prévention des aspects psychosociaux de Cohezio peuvent vous aider à prendre du recul et vous accompagner dans cette réflexion avant, pendant et après la crise ou l’événement marquant : élaboration d’un processus d’intervention, identification des ressources internes et externes, réflexion sur la communication, mise à disposition d’outils et de documents de soutien, organisation d’un débriefing lorsque celui-ci est indiqué, ainsi qu’intégration de la prévention du suicide dans la politique globale de bien-être de votre organisation.
À titre d’exemple, lorsqu’un suicide ou une tentative de suicide d’un collaborateur survient dans l’environnement professionnel ou la sphère privée, Cohezio peut proposer différents dispositifs de soutien aux collègues, responsables, et équipes concernés. Ces ressources peuvent prendre la forme d’espaces permettant de « déposer » la parole, d’exprimer la charge émotionnelle et le stress individuel ou collectif, d’un accompagnement des responsables dans les suites de l’événement ou encore d’entretiens de soutien post-traumatique (Post-Traumatic Stress Disorder – PTSD) destinés aux personnes confrontées à un événement potentiellement traumatisant.
La prévention consiste donc tant à savoir quoi faire pendant une crise qu’ à se préparer avant et à penser à l’après. Il est important de garder à l’esprit que ces situations sont humainement éprouvantes, même lorsque l’organisation s’y est préparée.
Pour illustrer concrètement les situations auxquelles peuvent être confrontés les professionnels du monde du travail, nous souhaitons intégrer ici le témoignage d’un de nos conseillers en prévention:
« Je me souviens d’une situation où un employeur m’a contactée parce qu’un travailleur, dans le contexte d’un licenciement qui devait être annoncé, avait fait part à sa supérieure de pensées suicidaires. L’employeur était démuni et ne savait pas comment réagir face à cette situation.
Je lui ai conseillé, avant toute chose, de prendre ce que la personne avait exprimé au sérieux. Il était important de pouvoir lui dire : “Nous avons entendu ce que tu nous as dit, nous sommes inquiets pour toi et nous souhaitons savoir comment nous pouvons t’aider.”
Je lui ai également conseillé de ne pas laisser la personne repartir seule sans réfléchir à ce qui pouvait être mis en place immédiatement, notamment en vérifiant si elle pouvait être entourée par un proche et en lui transmettant les coordonnées du Centre de Prévention du Suicide.
Une autre difficulté était de bien distinguer les deux dimensions de la situation : les idées suicidaires d’un côté et la procédure de licenciement de l’autre. Même si le contexte professionnel pouvait influencer la situation, il était important de ne pas réduire les propos suicidaires à une réaction au licenciement. La priorité était d’abord d’entendre la souffrance exprimée et de gérer la situation de crise, puis de traiter séparément la question professionnelle.
Ce type de situation rappelle aussi les limites de notre rôle. En tant que conseillère en prévention, je ne suis pas là pour poser un diagnostic ni pour déterminer seule à quel stade du processus suicidaire se trouve une personne. En revanche, je peux questionner, écouter, prendre au sérieux ce qui est exprimé et aider à mobiliser les ressources appropriées.
Ce que je retiens surtout de ces situations, c’est qu’il ne faut pas passer à côté d’une parole suicidaire. Si une personne nous dit qu’elle pense à mettre fin à ses jours, il est important de lui montrer que nous avons entendu ce qu’elle vient de nous dire et de chercher avec elle comment elle peut être aidée.
On ne doit pas rester seul face à ce type de situation. »
M.N.
Conseiller en prévention
Face à une situation de détresse, il est important de ne pas rester seul avec ses questions.
Plusieurs ressources spécialisées peuvent être mobilisées, pour les personnes en crise, leurs proches, les tiers ou les professionnels.
Centre de Prévention du Suicide : 0800/32 123
https://www.preventionsuicide.be/
Wallonie – Un pass dans l’impasse (SOS Suicide) : 0800/777.40
https://un-pass.be/
Flandre – Zelfmoordlijn 1813 : 1813
https://www.zelfmoord1813.be/
Télé-Accueil (FR) : 107
Télé-Onthaal (NL) : 106
En cas de danger immédiat ou urgence médicale : 112.
Selon la situation, différentes ressources peuvent être sollicitées : les services d’urgence, le médecin traitant, le médecin de garde ou le médecin du travail
Repérer les signes.
Oser en parler.
Écouter sans jugement.
Orienter vers les ressources adaptées.
Et ne pas rester seul.
La prévention est une démarche collective.
Prenez soin de vous, prenons soin de nous…
Assuntina Cali
Conseillère Psychosociale
Morgane Gheyskens
Associate Psychosocial Risk Manager
[1] https://www.indicators.be/fr/i/G03_SUI/Suicide_%28i20%29
[2] https://www.cohezio.be/fr/actualites/prevention-du-suicide-le-lieu-de-travail-aussi-joue-un-role-cle/
[3] Exemples non exhaustifs et non cumulatifs : un ou plusieurs de ces éléments peuvent constituer un signal d’alerte ; ils ne doivent pas nécessairement être tous présents.
Gernet, I. (2024). Suicide au travail. Dans S. Leduc, G. Valléry, M. Bobillier Chaumon, M. Bobillier-Chaumon, É. Brangier et M. Dubois Psychologie du Travail et des Organisations : 120 notions clés (3e édition, p. 598-601). Dunod. https://doi.org/10.3917/dunod.valle.2024.01.0598.
Jollant F. Suicide et conduites suicidaires [Internet]. Boulogne-Billancourt : Encyclopædia Universalis France, 2023. Accessible à : https://www.universalis.fr/encyclopedie/suicide-et-conduites-suicidaires/ (Consulté le 05-08-2026).