20 August 2026
L’amiante reste un risque majeur pour la santé au travail. Même si son utilisation est interdite depuis de nombreuses années, il est encore présent dans de nombreux bâtiments, installations et matériaux. Les travailleurs peuvent donc toujours y être exposés lors de travaux d’entretien, de rénovation, de démolition, de nettoyage ou d’enlèvement.
C’est dans ce contexte que l’arrêté royal du 19 décembre 2025 modifie le Code du bien-être au travail en matière d’amiante. Ce texte transpose en droit belge la directive européenne 2023/2668, qui renforce la protection des travailleurs contre les risques liés à l’exposition à l’amiante. Il ne s’agit donc pas d’un simple ajustement technique, mais d’un changement important dans la manière d’évaluer, de mesurer et de prévenir l’exposition.
L’esprit de la réforme est clair : le niveau de protection des travailleurs doit être relevé. Jusqu’ici, certaines règles spécifiques à l’amiante pouvaient être appliquées séparément des règles générales relatives aux agents cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques. Le nouveau texte inverse cette logique : lorsque les règles générales offrent une meilleure protection, elles doivent aussi être prises en compte.
Concrètement, cela signifie qu’un employeur ne peut pas se limiter à appliquer la règle spécifique à l’amiante si une autre disposition du Code du bien-être au travail protège mieux les travailleurs. La protection la plus élevée doit primer.
Le changement le plus marquant concerne la valeur limite d’exposition professionnelle. Cette valeur détermine la concentration maximale de fibres d’amiante à laquelle un travailleur peut être exposé, calculée sur une moyenne de huit heures.
La valeur limite est progressivement abaissée. Elle passe d’abord à 0,01 fibre par cm³. À partir du 21 décembre 2029, elle sera encore réduite à 0,002 fibre par cm³. Cette diminution importante oblige les employeurs, les conseillers en prévention, les laboratoires et les entreprises de désamiantage à revoir leurs méthodes de travail, leurs équipements et leurs procédures de contrôle.
Autre conséquence : le chrysotile ne fait plus l’objet d’une valeur limite distincte. Tous les types d’amiante relèvent désormais d’une valeur unique. Les seuils d’action ne sont plus formulés comme des chiffres fixes, mais comme une fraction de la valeur limite. Ils évolueront donc automatiquement lorsque la valeur limite sera abaissée.
La réforme modifie aussi la manière de mesurer les fibres d’amiante. La microscopie optique, utilisée jusqu’ici, ne permet pas de détecter avec suffisamment de précision les fibres les plus fines ni certaines fibres courtes. Elle devient donc insuffisante pour vérifier le respect d’une valeur limite aussi basse.
À partir du 21 décembre 2027, les mesurages devront être réalisés exclusivement au moyen de la microscopie électronique, une technique plus performante. Cette méthode permet non seulement de détecter les fibres fines, mais aussi d’identifier la nature des fibres comptées. Cela évite notamment que certaines fibres non amiantées, comme des fibres textiles synthétiques, soient comptabilisées à tort comme des fibres d’amiante.
Les laboratoires devront également adapter leur accréditation à cette nouvelle méthode. Cette évolution aura un impact pratique important : les analyses seront plus précises, mais aussi probablement plus coûteuses et plus longues à organiser.
Autre changement de fond : l’enlèvement des matériaux contenant de l’amiante devient la priorité. L’encapsulage, la fixation, l’entretien ou la réparation restent possibles, mais seulement comme mesures temporaires et sous conditions.
Ces solutions ne peuvent être envisagées que si l’analyse des risques montre qu’elles offrent une meilleure protection dans l’attente de l’enlèvement et si elles ne compliquent pas le retrait ultérieur. Autrement dit, la réforme met fin à une logique de gestion durable de l’amiante en place. La solution de référence devient l’élimination progressive du risque. Beswic confirme que la gestion de l’amiante sur les lieux de travail souligne désormais explicitement la priorité donnée au retrait.
La réforme restructure aussi les règles applicables aux entreprises qui effectuent des travaux d’enlèvement d’amiante.
Le premier régime reste celui de l’agrément ministériel. Il concerne les entreprises qui réalisent tous types de travaux, y compris les techniques plus complexes comme la zone fermée hermétiquement ou le sac à manchons.
Un deuxième régime est créé pour les entreprises inscrites sur une liste. Il vise les traitements simples réalisés chez des tiers. Ces entreprises doivent notifier leur activité à la Direction générale Humanisation du travail et sont ensuite reprises sur le site du SPF Emploi.
Un troisième régime, plus limité, concerne les traitements simples réalisés uniquement dans sa propre entreprise. Dans ce cas, l’entreprise ne peut pas intervenir chez des tiers.
Même si ces régimes introduisent une certaine gradation, ils ne signifient pas un assouplissement généralisé. Les obligations restent strictes : formation de base, recyclage, interdiction du travail intérimaire pour certaines activités, contrôle des sous-traitants et validation des méthodes de travail par des mesurages.
La formation des travailleurs est également renforcée. Toute personne exposée ou susceptible d’être exposée à l’amiante doit recevoir une formation générale, théorique et pratique, avant la première exposition. Cette formation doit ensuite être renouvelée chaque année.
Pour les travailleurs chargés de la démolition ou de l’enlèvement d’amiante, les exigences sont plus précises. La formation de base dure 32 heures pour les enleveurs et chefs de chantier. Pour les traitements simples uniquement, elle est réduite à 8 heures. Un recyclage annuel de 8 heures est obligatoire et doit inclure un module sur la protection respiratoire.
La formation doit comporter une part importante de pratique, dans des conditions simulées, sans utilisation d’amiante réel. Elle se termine par une évaluation et donne lieu à un certificat nominatif. Sans recyclage annuel, le travailleur ne peut plus effectuer ces travaux jusqu’à ce qu’il ait à nouveau suivi la formation de base.
La réforme impose aussi un encadrement plus strict des appareils de protection respiratoire. L’employeur doit veiller à ce que ces équipements soient adaptés individuellement aux travailleurs.
Des fit tests annuels deviennent obligatoires afin de vérifier l’ajustement de l’appareil au visage du travailleur. Un fit check doit également être réalisé avant chaque utilisation. L’objectif est simple : un masque ne protège réellement que s’il est correctement adapté, porté et contrôlé.
Plusieurs autres modifications complètent la réforme.
L’inventaire amiante devra être établi ou étendu par un expert en inventaire d’amiante, suivant un modèle établi par le SPF Emploi (Amiante et enleveurs d’amiante | SPF Emploi – Travail et Concertation sociale). Les inventaires existants restent toutefois valables et leur actualisation annuelle est toujours obligatoire.
Pour rappel, lorsque l’inventaire indique une présence d’amiante, le plan de gestion et l’information des travailleurs restent d’application.
La procédure de notification des travaux est également précisée, avec un formulaire officiel et des délais adaptés. Le SPF Emploi mentionne notamment l’introduction d’exigences de qualité pour les personnes chargées de l’inventaire et la précision de la procédure de notification des travaux.
La surveillance de la santé est également élargie. De nouvelles pathologies liées à l’amiante sont ajoutées, dont le cancer gastro-intestinal, le cancer des ovaires et les affections pleurales non malignes. L’examen médical devra aussi intégrer l’aptitude au port d’un appareil respiratoire.
Vous avez une question pratique sur l’amiante, l’inventaire, les mesurages, l’enlèvement ou la formation ? Le SPF Emploi rassemble les réponses les plus fréquentes dans une FAQ dédiée. Et pour traduire ces obligations dans votre réalité de terrain, votre conseiller en prévention Cohezio peut vous accompagner.
Plusieurs échéances doivent retenir l’attention des employeurs, des conseillers en prévention, des services internes et externes, des laboratoires et des entreprises de désamiantage.
La valeur limite est abaissée progressivement. La microscopie électronique devient la méthode exclusive à partir du 21 décembre 2027. Les laboratoires devront être accrédités pour la nouvelle méthode au plus tard le 20 décembre 2029. À partir du 21 décembre 2029, la valeur limite finale de 0,002 fibre par cm³ s’appliquera.
Ces dates peuvent sembler éloignées, mais les adaptations nécessaires sont importantes. Elles concernent les inventaires, les analyses de risques, les formations, les équipements de protection, les méthodes de travail, les contrats avec les laboratoires et le choix des entreprises spécialisées.
Pour les conseillers en prévention, la réforme implique de revoir l’analyse des risques amiante, d’adapter l’inventaire, de vérifier les formations et de mettre en place le suivi des équipements respiratoires.
Pour les médecins du travail, elle renforce le rôle dans la surveillance de la santé, l’évaluation de l’aptitude au port d’un appareil respiratoire et l’avis sur les programmes de formation.
Pour les entreprises de désamiantage, elle impose de vérifier leur régime d’activité, de former correctement les travailleurs, de contrôler les sous-traitants et d’anticiper les exigences plus strictes de 2027 et 2029.
Pour les gestionnaires de bâtiments et maîtres d’ouvrage, le message est clair : l’amiante ne peut plus être considéré comme un risque simplement à gérer dans le temps. L’enlèvement devient la référence, et les mesures temporaires doivent rester justifiées, documentées et compatibles avec un retrait ultérieur.
La nouvelle réglementation sur l’amiante est dense et technique. Mais son objectif est simple : réduire l’exposition des travailleurs et renforcer la prévention à chaque étape. La réforme abaisse fortement la valeur limite, impose une méthode de mesurage plus précise, donne la priorité à l’enlèvement, professionnalise les formations et encadre mieux les équipements de protection.
Pour les organisations, l’enjeu n’est donc pas seulement de se mettre en conformité. Il s’agit aussi de revoir leur manière d’identifier, de planifier et de maîtriser le risque amiante. Plus les adaptations seront anticipées, plus la transition vers les nouvelles exigences sera maîtrisée.
Anne-Gaëlle Benoit
Conseiller en prévention sécurité niveau 1 et hygiène du travail chez Cohezio