22 May 2026
La directive européenne sur la transparence salariale entrera en vigueur le 7 juin 2026. Cela signifie que tous les États membres de l’Union européenne devront avoir transposé cette directive dans leur législation nationale à compter de cette date. À ce jour, nous n’avons connaissance d’aucun projet de loi visant à transposer cette directive dans la législation belge. On ne sait donc pas encore si la Belgique aura transposé cette directive à temps ni dans quelle mesure ces dispositions seront applicables directement dès le 7 juin 2026.
En tant qu’experts psychosociaux chez Cohezio, nous voulons aborder cette directive sous un angle moins visible mais tout aussi concret : ses effets sur les dynamiques psychosociales en entreprise. Car la transparence salariale n’est pas seulement un outil d’équité. Cela peut aussi être un révélateur de tensions.
Il s’agit de la Directive 2023/970 du Parlement européen et du Conseil du 10 mai 2023 visant à renforcer l’application du principe de l’égalité des rémunérations entre les femmes et les hommes pour un même travail ou un travail de même valeur par la transparence des rémunérations et les mécanismes d’application du droit. Le principe fondamental de cette directive est simple : un salaire égal pour un même travail ou un travail de même valeur.
La directive impose aux employeurs de mettre en place un système transparent et objectif leur permettant de justifier les différences de rémunération entre les travailleurs. Ces critères ne peuvent être fondés, directement ou indirectement, sur le sexe des travailleurs.
En soi, les écarts de rémunération pour un même travail ou un travail de valeur égale restent donc possibles, mais ne peuvent toutefois pas se faire sans justification objective et ne peuvent reposer uniquement sur le sexe des travailleurs.
Afin d’éliminer la discrimination salariale, des mesures sont nécessaires pour améliorer la transparence salariale.
La directive prévoit les mesures contraignantes suivantes dans le but de promouvoir cette transparence :
Examinons maintenant les défis psychosociaux qui peuvent surgir lorsqu’une véritable transparence s’installe sur la rémunération moyenne des travailleurs effectuant un travail identique ou de même valeur.
L’un des principaux effets attendus de la transparence salariale réside dans le renforcement de la justice organisationnelle. En rendant accessibles les critères de rémunération et les niveaux salariaux moyens, les entreprises permettent aux travailleurs de mieux comprendre les décisions prises.
Cette clarification contribue à réduire le sentiment d’arbitraire et à renforcer la perception d’équité, tant sur le plan procédural que distributif. Dans cette perspective, on peut s’attendre à une augmentation de la confiance envers l’employeur, ainsi qu’à un renforcement de l’engagement et de la motivation, en ligne avec les principes de la théorie de l’équité.
Cependant, cette transparence produit également un effet moins attendu mais tout aussi structurant : elle rend visibles des écarts qui étaient auparavant ignorés ou seulement supposés. Ce passage de l’implicite à l’explicite intensifie les comparaisons et peut générer des réactions émotionnelles fortes. Les travailleurs confrontés à des différences salariales perçues comme injustifiées peuvent éprouver de la frustration, de la colère ou un sentiment d’injustice accru, ce qui peut se traduire par une baisse de la satisfaction au travail et une augmentation des tensions interpersonnelles.
Afin de limiter ces risques psychosociaux, il est essentiel que les organisations accompagnent la transparence d’une communication pédagogique et contextualisée. Les critères de rémunération doivent être clairement expliqués et cohérents avec les valeurs de l’entreprise. Il est également important de prévoir des espaces de dialogue permettant aux travailleurs d’exprimer leurs interrogations et leurs ressentis dans un cadre sécurisé.
Même si la directive n’implique pas que l’on puisse comparer directement sa propre rémunération à celle de ses collègues – il s’agit en effet uniquement de la possibilité de demander la rémunération moyenne de collègues occupant la même fonction ou une fonction de même valeur – cette transparence accrue peut susciter des tensions.
Les éventuelles différences observées entre les niveaux de rémunération des hommes et des femmes, qui doivent faire l’objet d’un reporting détaillé, peuvent également susciter des inquiétudes.
Résultat possible ? Une perte de confiance, accompagnée de tensions au sein des équipes : sentiment d’injustice, incompréhension, voire désengagement. Les managers se retrouvent alors en première ligne pour expliquer des décisions salariales parfois complexes, dont ils ne sont pas toujours à l’origine ni pleinement informés, tout en devant restaurer un cadre perçu comme juste.
Pour prévenir ces tensions collectives, les entreprises gagneraient à renforcer les pratiques de management participatif et la qualité du dialogue social.
Il est également essentiel d’informer et d’outiller les managers en amont, afin qu’ils puissent expliquer les décisions salariales de manière cohérente et équitable, même lorsqu’ils n’en sont pas à l’origine. La clarification et la formalisation des critères de rémunération contribuent à rendre les décisions plus compréhensibles et à limiter les perceptions d’arbitraire.
Enfin, la mise en place d’espaces de dialogue structurés, ainsi que des formations à la gestion des conflits et à la communication constructive, peuvent aider à réguler les tensions et à préserver la cohésion et la confiance au sein des équipes.
La mise en transparence des rémunérations modifie également certaines normes culturelles liées au travail et à la reconnaissance.
Dans un contexte où la rémunération reste souvent un sujet sensible, voire tabou, elle devient désormais un objet de discussion explicite. Ce changement entraîne un déplacement de la reconnaissance, qui passe d’un registre implicite à un registre plus formalisé et objectivé.
Si cette évolution peut renforcer les attentes de cohérence et de justice, elle comporte aussi des risques. Lorsque la rémunération est perçue comme insuffisante ou incohérente, elle peut engendrer un sentiment de dévalorisation et affecter l’estime de soi professionnelle.
Par ailleurs, une focalisation excessive sur le salaire peut contribuer à réduire la motivation intrinsèque, en recentrant la relation au travail sur une logique principalement transactionnelle.
Pour limiter ces effets, il est important que les entreprises continuent à valoriser d’autres formes de reconnaissance : qualité du travail accompli, autonomie, possibilités de développement, reconnaissance managériale ou encore contribution collective. Une politique de reconnaissance globale permet de ne pas réduire la valeur du travail à sa seule dimension financière.
La transparence salariale induit également une complexification des situations de travail, tant pour les salariés que pour les managers. Les premiers doivent s’approprier des systèmes de rémunération parfois complexes et gérer les émotions suscitées par la découverte d’éventuels écarts. Les seconds se trouvent confrontés à une exigence accrue de justification et à la nécessité de mener des discussions sensibles portant sur des enjeux d’équité, de mérite ou de discrimination.
Cette double exigence se traduit par une augmentation de la charge cognitive et émotionnelle, ainsi que par un stress relationnel plus important. À terme, ces facteurs peuvent contribuer à un risque d’épuisement, en particulier chez les managers, qui occupent une position charnière dans la mise en œuvre de la directive.
Afin de prévenir cette surcharge, il est indispensable de former les managers à la conduite des entretiens sensibles. Les entreprises peuvent également mettre à disposition des dispositifs de soutien, tels que des espaces d’échange, du coaching ou un accompagnement psychosocial.
La transparence salariale transforme en profondeur le climat social. D’un côté, elle favorise un dialogue social plus structuré, fondé sur des données objectives, et renforce la capacité des travailleurs à identifier et à contester les inégalités.
D’un autre côté, elle peut entraîner une judiciarisation accrue des relations de travail, notamment en raison du renversement de la charge de la preuve en cas de litige. Concrètement, en cas de contestation, il reviendra davantage à l’employeur de démontrer que les éventuels écarts de rémunération reposent sur des critères objectifs et non discriminatoires. Les entreprises devront dès lors être en mesure de justifier clairement ces différences de traitement.
Pour éviter une détérioration du climat social, il est recommandé d’intégrer les représentants du personnel et les partenaires sociaux dès les premières étapes de mise en œuvre de la directive. Une communication transparente sur les actions correctrices envisagées et sur les limites éventuelles du système contribue également à maintenir un climat de confiance.
En rendant lisibles les parcours salariaux et les critères de progression, la directive aide les travailleurs à se situer dans l’organisation. C’est une forme de clarté bienvenue.
Mais cette même clarté peut révéler des plafonds invisibles ou des inégalités structurelles. Certains travailleront à se repositionner, parfois jusqu’à quitter l’organisation si les injustices perçues sont persistantes. D’autres, sans perspective de progression claire, risquent un désengagement progressif.
Pour réduire ces risques, les organisations doivent veiller à rendre les perspectives d’évolution réellement accessibles et compréhensibles. Un accompagnement des parcours professionnels, des entretiens de développement réguliers et une politique de mobilité interne transparente peuvent renforcer le sentiment d’équité et soutenir l’engagement des travailleurs.
L’analyse globale des effets de la directive met en évidence une dynamique en deux temps.
À court terme : tensions accrues, comparaisons sociales intensifiées, émotions négatives. Le climat social sera mis sous pression.
À moyen et long terme : si la mise en œuvre est cohérente et crédible, la directive peut conduire à une stabilisation autour de règles perçues comme plus justes, avec un regain de confiance et d’engagement.
La clé : anticiper la phase de turbulences initiales, et ne pas confondre la résistance à court terme avec un échec de la démarche.
Cette période de transition nécessite une approche progressive du changement, en évaluant régulièrement les impacts humains de la réforme. La mise en place d’indicateurs de climat social et de dispositifs d’écoute permettra d’identifier rapidement les signaux de tension.
Les impacts psychosociaux de la directive dépendront largement des modalités de sa mise en œuvre :
La directive européenne sur la transparence salariale est un levier puissant. Elle contribue à plus d’équité et de justice organisationnelle. Mais elle met aussi en lumière des écarts et des tensions qui existaient déjà, souvent en silence.
L’enjeu pour les entreprises ne se limite pas à la conformité réglementaire. Il réside dans leur capacité à anticiper, comprendre et accompagner les effets humains de cette transformation.
Une mise en œuvre maîtrisée peut faire de la transparence salariale un vecteur de confiance durable. Une approche insuffisamment préparée risque d’en faire un facteur de déstabilisation. Le choix appartient aux organisations et aux experts qui les accompagnent.